Men of D-Day


    
 Troop Carrier
Michael N. Ingrisano
Robert E. Callahan
Benjamin F. Kendig
John R. Devitt
Arthur W. Hooper
Ward Smith
Julian A. Rice
Charles E. Skidmore
Sherfey T. Randolph
Louis R. Emerson Jr.
Leonard L. Baer
Robert D. Dopita
Harvey Cohen
Zane H. Graves
John J. Prince
Henry C. Hobbs
John C. Hanscom
Charles S. Cartwright
 
 82nd Airborne
Leslie Palmer Cruise Jr.
Marie-T Lavieille
Denise Lecourtois
Howard Huebner
Malcolm D. Brannen
Thomas W. Porcella
Ray T. Burchell
Robert C. Moss
Richard R. Hill
Edward W. Shimko
 
 101st Airborne
John Nasea, Jr
David 'Buck' Rogers
Marie madeleine Poisson
Roger Lecheminant
Dale Q. Gregory
George E. Willey
Raymond Geddes
 
 Utah Beach
Joseph S. Jones
Jim McKee
Eugene D. Shales
Milton Staley
 
 Omaha Beach
Melvin B. Farrell
James R. Argo
Carl E. Bombardier
Robert M. Leach
Joseph Alexander
James Branch
John Hooper
Anthony Leone
George A. Davison
James H. Jordan
Albert J. Berard
Jewel M. Vidito
H. Smith Shumway
Louis Occelli
John H. Kellers
Harley A. Reynolds
John C. Raaen
Wesley Ross
Richard J. Ford
William C. Smith
Ralph E. Gallant
James W. Gabaree
James W. Tucker
Robert Watson
Robert R. Chapman
Robert H. Searl
Leslie Dobinson
William H. Johnson
 
 Gold Beach
George F. Weightman
Norman W. Cohen
Walter Uden
 
 Juno Beach
Leonard Smith
 
 Sword Beach
Brian Guy
 
 6th Airborne
Roger Charbonneau
Frederick Glover
Jacques Courcy
Arlette Lechevalier
Charles S. Pearson
 
 U.S.A.A.F
Harvey Jacobs
William O. Gifford
 
Civils
Philippe Bauduin
Albert Lefevre
René Etrillard
Suzanne Lesueur
 

 

Suzanne Lesueur
Caen - Calvados

Le dernier week-end de mai mes parents décident de rendre visite à notre famille, préssentant que nous serions quelques temps sans nouvelles. Nous partons donc tous les quatre le samedi matin pour Ste-Honorine des Pertes (en train et vélo). Nous passons la nuit chez la sœur de papa... nous parlons beaucoup du débarquement, pourtant tout paraît très calme. Des Officiers allemands qui occupent une très belle propriété font de l'équitation avec "sauts d'obstacles" dans une prairie jouxtant le jardin de notre tante; ils paraissent hilares et tentent même de nous nous saluer au passage. Ce n'est pas trop naturel, à notre avis, et nous conforte dans l'espoir qu'il va se passer des événements.
Nous repartons le dimanche matin et repassons par Littry chez le frère de Maman... ainsi nous avons fait le "tour" de la famille.
Rentrés à Caen, nous accusons la fatigue du voyage. Lorsqu'en Octobre 1944, nous retournerons à Ste-Honorine pour apprendre que le 6 juin au soir, ils étaient libres. Nous aurons malgré tout un petit pincement au cœur!
Le dimanche 4 juin, nous sommes chez nos amis Marmion, rue Guillaume le Conquérant, (Caen). Jacqueline la dernière des trois enfants fait sa communion à St-Etienne... Le fils aîné qui participe aux "Equipes d'urgence" est appelé à Lisieux avec d'autres secours. A son retour le soir, on le sent bouleversé... Lisieux a subi un gros bombardement.

Le lundi 5, nous ne sommes pas très en forme. On ne peut pourtant pas incriminer l'excès de nourriture, mais plutôt une certaine inquiétude qui nous tient depuis quelques temps déjà. En effet, les bombardements sont plus fréquents (20 alertes dans la semaine qui précède le débarquement avec bombardements à la demi-lune). L'armée d'occupation est plus fébrile et les bruits qui circulent nous donnent à penser que c'est pour bientôt : le jour J tant attendu approche... Papa nous dit d'ailleurs que la résistance est en éveil... Il s'agit bien sûr de Monsieur Louis Renouf (qui sera fusillé le 6.6.44 à la prison de Caen) Nous parlons donc beaucoup de ce fameux jour tant espéré... Nous imaginons ... nous supposons... nous planifions même notre stratégie de repli : en résumé, nous possédons quelques petites provisions5 ou 6 bouteilles de cidre bouché, venant de la cidrerie St-Julien, au cas où nous serions privés d'eau un litre d'huile de colza (un trésor) que j'ai ramené de la Maison du Paysan où je travaille depuis peu comme Secrétaire, un peu de sucre de farine, gâteaux vitaminés!!!!
Donc, avec ces provisions, nous vivrons dans les pièces arrières de la maison, laissant fermées celles qui se trouvent devant... puis, lorsque le gros de la troupe sera passé, nous ouvrirons notre maison pour accueillir et féliciter nos libérateurs.

Mais notre tactique va se révéler naïve et dérisoire, c'est le moins que l'on puisse dire...
DIEU QUE NOUS ETIONS LOIN D'IMAGINER!!!!

MON 6 JUIN 1944!!!!!!!!

6:30, nous n'avons plus de fenêtres…….Dès la sirène nous sautons du lit...
Arrivant respectivement mon père et moi dans la cuisine, je n'ai que le temps d'apercevoir les montants des fenêtres s'arrondir, puis bousculée "sans douceur", nous nous retrouvons tous les deux sous la table. Secouée par une formidable déflagration, je ne comprends pas très bien ce qui arrive! Une bombe soufflante vient de tomber de l'autre côté de la rue pratiquement chez mon amie Raymonde. Un avion Anglais nous dira-t-on, touché par la DCA largue ses bombes avant de s'écraser. En effet la première bombe tombe dans un carrefour à quelque 50 mètres de la maison, mais n'éclate pas heureusement : une cinquantaine de personnes attendent déjà chez le boulanger (dont le magasin occupe un coin de la rue). La seconde bombe touchera mon église mettant le feu à la sacristie y faisant deux victimes.
Plus tard, je lirai dans le livre "Caen la bataille" qu'il s'agissait d'un bombardement sur une pièce d'artillerie cachée dans la caserne du 43é avenue Guyemer.
Le temps de nous remettre de nos émotions, et vers 7:30, c'est la demi-lune (place) qui sera encore bombardée.
Nous voici donc dans l'ambiance très vie, si j'ose m'exprimer ainsi. Vers 10:00, des voitures allemandes avec hauts parleurs sillonnent la ville. La Kommandantur conseille aux civils de ne pas sortir de chez soi. Les nerfs sont à rude épreuve. Que se passe t'il? Est-ce vraiment le débarquement?
Avec des voisins, nous essayons tour à tour de "glaner" des renseignements. Rien. Plus de TSF, donc rien. Alors nous décidons de déjeuner... au cas où les bombardements reprendraient. Nous ne terminerons jamais notre repas!!
Vers 13:30 débute la fin de Caen, Très vite, nous apportons plusieurs matelas dans l'entrée. Ainsi tapissée, nous pouvons nous allonger et attendre les vagues d'avions.

Angoissée Mme Malherbe, Raymonde (sa fille) et son frère viennent nous rejoindre avec leurs matelas sous le bras. Ils se sentaient plus en sécurité avec mon père qui, effectivement faisait preuve de beaucoup de sang-froid. Vers 16:30, les bombardements vont se succéder par vagues de six forteresses; serrés comme dans une boite de sardines... Papa debout dans la porte d'entrée nous commentant suivant l'arrivée des avions la possibilité de chute : "ce n'est pas pour nous"- "c'est plus à gauche", - "c'est pour la gare" etc... nous passons une fin d'après-midi terrible... Puis nous voyons arriver des personnages couverts de plâtre et de poussière... A ne pas pouvoir les reconnaître. A notre demande, ils nous répondront qu'ils viennent de la demi-lune (encore). C'est notre précédant immeuble qui est rasé; de plus, un petit manoir (emplacement de l'immeuble des MALHAIRE) est complètement détruit avec sa propriétaire Mme FILMONT. Vous comprendrez que nous pouvons nous souvenir des bombardements!!!! Mais nous ne connaissions pas la suite!!!!!

Après tous ces événements, Maman est très éprouvée (elle s'est évanouie à plusieurs reprises) Son angoisse est doublée par le fait que mon frère a beaucoup de mal à supporter le bruit des avions depuis le bombardement de son école dont ils sont tous ressortis vivants!!! (sauf les allemands).
Aussi décidons nous de partir un peu plus près de la plaine chez des voisins (ce monsieur fait partie de la défense passive). Leur cuisine se trouve être en contrebas de trois marches par rapport à la rue. C'est parait-il un peu plus rassurant.
Dans cette maison, nous sommes nombreux (une vingtaine de personnes), et c'est là que nous rencontrons Mme SALLES avec qui plus tard, nous partirons en exode. Nous avons tous aussi peur les uns que les autres. Verrons-nous demain ? Des bruits circulent déjà avec des nombres de victimes importants; aussi lorsque la nuit survient, chacun adapte son matelas en protection…
En effet, cette fameuse nuit va être épouvantable; c'est véritablement l'écrasement de la ville. Les vagues d'avions, en un manège infernal, se succèdent pour lâcher leurs bombes dans un bruit de fin du monde. La maison est littéralement secouée et nous avons l'impression que la terre va s'ouvrir à tout moment.
Papa cherche encore à nous "renseigner" sur ce qui se prépare; il trouve un recoin à l'extérieur et cherche à comprendre leur stratégie; à chaque vague de bombardiers, le ciel est d'abord embrasé par une fusée de repaire dit-il! Donc, il arrive à comprendre si le centre ville est visé ou les extérieurs. Mais parfois, il rentre très vite…..et plonge sous le matelas. Là tout le monde comprend sans parole et se recroqueville un peu plus. Néanmoins, à plusieurs reprises je sors avec lui….
J'en ai le souffle coupé; le ciel est en feu; il est éclairé par de magnifiques fusées dignes du plus merveilleux feu d'artifice. A voir, c'est somptueux…..hélas à vivre c'est terrible : les ronronnements des moteurs d'avions, suivis de ces grondements de ces éclatements…..je pleure en voulant espérer qu'il n'y ait plus de Caennais (habitants de Caen) au centre ville!

Les premières heures de jour nous retrouvent complètement hébétés, tremblants et pour certains au bord de la crise de nerfs…Qu'elle fut longue cette nuit là…et quel désastre. .Une seule idée en tête fuir…fuir ce cauchemar. On ne peut rester.

Nous repartons à la maison très vite et préparons succinctement quelques bagages; dans quelques jours, tout devrait être terminé….! C'est vraiment ce que nous pensions puisque parvenus dans le département de l'Orne, je me suis aperçue que je n'avais qu'une jupe et un corsage comme garde-robe!

Nous retrouvons Mme SALLES (avec ses deux fils) qui avait demandé à ma mère si elle pouvait nous suivre (n'ayant plus son mari), nous disant que si cela s'avérait nécessaire, elle avait de la famille dans le département de l'Orne!....Ma mère lui répondit; nous, nous partons de Fleury où sont dirigés les Caennais. Nous pensons y trouver refuge jusqu'à l'arrivée des alliés!
En traversant la Plaine de Caen, nous constatons qu'une partie des habitants du Centre ville, qui ont pu s'échapper avant l'effondrement de leurs immeubles, sont venus chercher refuge dans les meules de foin; elles sont toutes occupées…par des gens hagards …abattus…presque inconscients, semblant nous demander "qu'est ce que je fais ici?".
Nous séjournons à FLEURY jusqu'au 13 juin : après une demi-journée, nous quittons les "Champignonnières" qui sont prises d'assaut; nous sommes ainsi accueillis dans une ferme où nous dormons mangeons (par nos propres moyens) dans une grange avec une dizaine d'autres personnes. L'une d'elles ne savait où se trouvait sa petite fille de quatre ans. Elle restait prostrée la journée entière…La situation de cette personne m'avait beaucoup frappée; je ne comprenais pas pourquoi cette maman pouvait être là sans son enfant. J'allais très vite apprendre comment toutes ces horribles situations pouvaient se reproduire; ce n'était que le prologue d'une affreuse épopée.
Nous faisons quelques tentatives j'accompagne toujours mon père à vélo,(ma mère gardant mon frère) pour revenir Avenue Charlotte Corday reprendre quelques provisions et des légumes du jardin. En effet, le mois de mai avait été très beau, les petits pois étaient précoces!!!! Mais les tirs d'obus de marine sont dirigés sur notre quartier, il faudra donc abandonner cela aussi.
Vous vous souvenez sans doute (pour l'avoir raconté souvent) la chute de Mme SALLES en vélo au cours de sa première et dernière escapade…. surprise par un tir de d'obus de marine, elle fait une chute et se retrouve dans le fossé : malgré la gravité de la situation, nous avons ri!!! Des instants très rares! Elle fait donc demi-tour vers Fleury alors que nous tentons d'aller chez nous. Le voyage est très mouvementé ce jour là, il faudra plonger à plusieurs reprises!
Toujours tous les deux, nous parvenons à retourner à la maison deux ou trois fois puis nous devons abandonner définitivement, les tirs sont devenus trop nombreux, donc dangereux.
Je travaille quelques jours à la Mairie de FLEURY pour aider au dénombrement des réfugiés afin de leur remettre les tickets de ravitaillements indispensables…
Une batterie de DCA allemande cachée sur la commune fait des ravages. Entre autre une forteresse (bombardier) que nous verrons tomber "en feuille morte" tout près de notre ferme, avec l'évacuation totale de ses occupants en parachute... Nous étions tous à plat ventre où nous avions pu pensant que ce mastodonte allait nous écraser... Non, le pilote resté à ses commandes dirige son appareil vers la plaine. Ouf... certains hommes essaieront d'aller porter secours mais l'avion était en feu et beaucoup trop loin.

Les bombardements continuent, c'est alors qu'arrive l'avis d'évacuation pour les réfugiés dans les champignonnières.
Mes parents décident très vite de prendre "la tête du peloton"; en effet plus de 10.000 personnes sont ainsi jetées sur les routes (ce ne sont que les premières). Beaucoup d'autres suivront!!!!
Le 13 juin à 21:30, nous quittons notre ferme refuge le cœur très lourd nous abandonnons FLEURY, pour une destination encore inconnue. Il faut partir et avancer…Un seul point de ralliement TRUN dans le département de l'ORNE.

Dans la plaine, c'est une colonne de réfugiés interminable qui s'étire pêle-mêle; nous nous retrouvons à un certain moment entourés de clochards Caennais sur la route de Fleury, HUBERT FOLIE….mais c'est aussi une ville en feu qui sera notre dernière vision de Caen. C'est inoubliable. Les grandes douleurs sont muettes dit-on; en l'occurrence c'est vrai….ce long ruban de réfugiés avance dans un silence de mort, emportant l'image d'une ville rougeoyante fumante sur fond de crépuscule….je ne connaissais pas encore "Autant en emporte le vent" as "gone to the wind"….ayant eu l'occasion de le voir depuis à plusieurs reprises. L'incendie d'Atlanta (si bien rendu dans le film) me fait toujours penser à notre départ pour notre exode.
Où allons-nous? Quand pourrions-nous revenir? que retrouverons-nous et reviendrons-nous tous?
Beaucoup pleurent. Notre petit groupe est composé de 7 personnes; nous quatre, Mme SALLES et ses deux fils Roland et Guy, mais nous n'avons que six vélos! Gros handicap pour le n° 7, moi-même!!!
Première étape; nous coucherons à HUBERT FOLIE parmi les poules et toujours dans la paille…le lendemain 14, avec "frousse aux trousses" nous récupérons du jarret et…çà file direction : SOLIERS... BOURGUEBUS... BELLENGREVILLE... POUSSY... ST-SYLVAIN, où l'on nous donne un œuf dur et un verre d'eau (il nous arrivera de payer un verre d'eau en route).
Puis VENDEUVRE…JORT….COURCY… ce soir là, le foin est le bienvenu, même si à plusieurs reprises un rat effrayé se faufile sur nos têtes…un petit cri , on se retourne et on s'endort malgré tout!
Le 15, départ de COURCY pour TRUN centre de triage. Pas très bien reçus (nous passons dans les mille premiers et les secours ne sont pas encore organisés) Maman ressort en pleurant; c'est à cet endroit que nous prenons la décision de suivre Mme SALLES dans ce département puisqu'elle a de la famille. C'est à SAINT-LOYER DES CHAMPS que nous atterrissons le jeudi 15 à plus de 19:00. Nous pensons avoir fait plus de 80kms au cours de ces deux jours (détours, plongeons au fossé). Pour moi qui ai un handicap de vélo, je ne suis pas avantagée par le parcours. Papa traînant une petite remorque, "les côtes montantes" étant bizarrement plus nombreuses que les descendantes. Nous sommes très heureux de notre prouesse malgré nos pieds maltraités. Nous sommes soulagés d'être à nouveau dans une maison. Pourtant 7 personnes supplémentaires créent de l'encombrement dans un foyer. D'autant plus que le mari de Mme HARDY étant prisonnier de guerre elle tient toute seule son petit Bar de Campagne.
Tous les fermiers de la région sont sollicités de leur Mairie pour héberger des réfugiés. Mr DURAND connaissant Mme SALLES est au courant de notre arrivée inopinée chez Mme Hardy : il viendra nous proposer l'hospitalité dans sa ferme.

Nous restons à TERCEI-ST-LOYER jusqu'au 18 et le lendemain, nous arrivons à MARCEI chez Mr et Mme DURAND qui ont trois enfants; André, Raymonde, Paulette (adorable petite fille de 9 mois). Cette famille nous accueille comme de vrais amis; ce sont des gens formidables qui nous ouvrirons toute grande leur maison….
Nous récupérons un peu de moral et surtout des forces…Une vache est débitée dans cette ferme comme toutes les autres chaque semaine pour nourrir les bouches supplémentaires. En effet, les réfugiés des environs qui sont en général des habitants de DEMOUVILLE (village près de Caen), viennent chercher leur viande à la ferme….Je suis la caissière et je tiens la caisse dans une valise!
Nous ne manquons pas d'occupation, 12 personnes tous les jours plus les aides éventuelles! Les garçons mon frère, Roland et Guy, André sont heureux. Ils sont chargés des livraisons en vélo!
Pour ma part je participe au ménage de la cuisine et je m'occupe du bébé.

Vers la fin du mois de juillet, alors que les bruits de bataille se rapprochent de plus en plus, Mr DURAND demande à mes parents de m'emmener en vélo dans la forêt de MONTMERREI chez un bûcheron qui possède un poste à Galène; là je prends des informations de Londres en sténo et au retour, les transcris pour les répercuter à quelques personnes, qui eux-mêmes en feront autant. Je répète cette expédition plusieurs fois (il y a 6 Kms pour y aller!) Plus l'insécurité, mes parents m'obligent à arrêter. Ils avaient sans doute raison. Après le débarquement, j'apprendrai que ce Mr POTTIER avait été mis en place par la résistance et lorsque j'y allais, il y avait un pilote anglais dans la cabane... seul regret; c'est de ne l'avoir pas entr'aperçu!

Tout le monde est impatient de connaître l'avance des alliés maintenant que nous savons Caen complètement libérée (9 au 17.7). Puis avec les bruits de la bataille, qui se rapprochent, nous voyons arriver à la ferme des allaites et venues de soldats allemands qui réclament à manger.
De très jeunes combattants (de la poche de Chambois) nous donnent l'impression de venir au repos aux alentours; c'est ainsi que nous verrons seulement passer heureusement un contingent de chars de la fameuse division "DAS REICH" (2SSdiv) qui ira faire des dégâts dans une commune avoisinante. Il est vrai que leur seul passage nous avait donné des frissons. Nous les revoyons passer 1 heure ou 2 plus tard, nous les ignorons.
Une demi-heure passe, une traction (automobile citroën) s'arrête devant l'entrée. La portière s'ouvre et quelqu'un fait signe. Mr Durand part en courant en nous avertissant qu'il connaît : ouf!! ils parlent t très peu de temps,et Mr Durand rentre complètement bouleversé : c'est un fermier de la commune voisine qui lui aussi a des réfugiés; un des soldats qui viennent de passer a violé une jeune fille après avoir abattu son chien qui la défendait….
Elle était effondrée dans la voiture accompagnée par son fiancé. Ils partaient chez le Docteur
Parmi tous ces soldats qui demandent à manger, l'un d'eux le plus jeune 15ans je pense, fera éplucher des pommes de terre à mon père alors qu'il le tiendra en joue pour avoir refusé une première fois.
Pendant plusieurs jours nous serons obligés de leur faire cuire des pommes de terre, des œufs des steaks des omelettes…..Nous ne pouvions plus refuser, la bataille se rapprochant de plus en plus et donc la liberté……
Une fin d'après-midi se présente un SS a l'allure très fière; comme les autres, il demande des pommes de terre et de la viande. La maîtresse de maison répond que nous n'avons plus beaucoup de pommes de terre (vrai). Alors il soulève sa serviette de table Normande qu'il avait dans son panier et nous apercevons un énorme revolver. Je n'en avais jamais vu, mais je crois qu'il n'en n'existe pas de plus gros! Nous ne sommes pas très fiers…Il nous explique qu'un soldat allemand a été tué la gorge tranchée et qu'eux avaient fusillé 18 otages….Nous saurons plus tard, que cela se passait à TOUROUVRE, mais que le soldat allemand avait été tué tout simplement par un éclat d'obus….Les pauvres otages eux étaient quand même morts! (D'après un article de journal en ma possession le plus jeune avait 14ans).

Mme DURAND comprend qu'il est préférable de le satisfaire et maman vient me chuchoter de partir en direction de la mare, où je devrais trouver du linge. Contente de m'éclipser, je pars en courant mais freine brusquement, plus que surprise au lavoir. Deux sentinelles, fusil sur l'épaule attendent bien sagement…..IL était donc venu en renfort!
Me voyant sans doute décontenancée, ils essaient de parler et je comprends que "blonde aux yeux bleus je pourrais être berlinoise"! Juste quelques secondes pour préparer ma réponse en allemand; "je suis Normande j'habite Caen et je n'ai plus de maison" puis je tourne le dos. Ils paraissent surpris, surtout de mon ton je pense!
Ils essaient encore quelques "gross malheurs ", devant mon mutisme ils ne m'adressent plus la parole, mais pour moi, je n'aspire qu'au départ du SS. Lorsqu'il sortira, il accentuera son air conquérant car son panier est rempli…Quant à moi, je suis très heureuse de les avoir rabroués, d'autant plus que c'est la seule et unique fois que j'ai parlé allemand avec des soldats allemands!

Dans ces jours mouvementés, un combat d'avions (3 avions au minimum de part et d'autre, dont plusieurs tomberont sur notre région) nous fera vibrer…Heureux d'apercevoir enfin l'issue de notre occupation, nous participons à ce combat à notre manière!! Et pourtant la fin aurait pu nous être fatale : emportés par notre joie de voir la supériorité alliée nous avions oublié de nous protéger; le dernier avion allemand du combat fuit en rase mottes et notre ferme ne dut qu'à un miracle de n'avoir pas été scalpée et nous avec! Nous nous sommes plaqués sur le mur de la maison et sans la peur qui nous a paralysés, nous aurions pu apercevoir le pilote….Quelle peur et quelle chance encore!

14 AOUT, l'issue de la bataille semble très proche; en effet les bruits de la bataille sont de plus en plus forts et se rapprochent à vitesse grand V. Nous sommes mêmes obligés à un certain moment, de courir à l'abri prévu à cet effet, près de la ferme (dans un champ); pour ma part, j'y fais une très courte visite, préférant m'allonger à côté en me protégeant la tête avec un coussin!!!!! Puis tout va très vite….
Papa parti seul en éclaireur, revient avec une cigarette américaine et nous apporte la bonne nouvelle : nous sommes libérés (les premiers chars arrivent).
Alors c'est du délire, nous pleurons de joie, nous rions, nous dansons nous nous embrassons….puis soudain, nous réalisons, nous sommes libres donc possibilité d'aller voir les libérateurs. Nous courons, courons….
Le Maire de MARCEI, qui est également là pour le grand événement vient me chercher, alors que je me trouve à côté d'un Officier Allemand qui vient d'être tué…..Le Maire me fait embrasser un grand Américain, tout barbouillé qui en d'autres circonstances, m'aurait fait plutôt peur. Il marche tout courbé à côté d'un tank, le fusil en position de tir, ses yeux balaient la route de gauche à droite et de droite à gauche.
Pour eux c'est encore toujours la guerre. L'ennemi se cachant dans les bosquets, les soldats sont aux aguets. Ils se dirigent vers ARGENTAN qui sera difficile à libérer; la ville en souffrira beaucoup.
Il nous faut donc peu de temps pour comprendre que nous gênons ces soldats; tout à coup une rafale et je sens le déplacement d'air et le chaud au-dessus de ma tête; une balle m'a sifflé dans les cheveux et m'a "coupé les jambes"! Je m'écroule, mes parents me plongent dessus; ils ont très peur me croyant blessée.
Nous réalisons qu'il faut mieux attendre demain pour montrer notre reconnaissance et nous regagnons vite notre ferme. Pour ma part, notre joie ne me fait pas oublier de remercier Dieu, encore une fois, car le destin venait de nous prouver qu'il était encore avec nous. Nous sommes vraiment tout à notre joie d'avoir retrouvé cette liberté si chère après quatre années d'humiliations, de privations, et de peurs…..Il est impossible d'oublier ces moments de très grande émotion.
Ce soir là, inutile de chercher un sujet de conversation……et la nuit très avancée lorsque tous, nous montons le cœur très léger, pour passer notre première nuit libres. Si j'avais été garçon, avec quelle fierté je serais devenu un "Leclerc".
Ce n'est que le lendemain 15 août que nous aurons l'occasion de parler avec des français. Quelle joie! Au retour des vêpres de Montmerrei avec une voisine de la famille Durand, j'ai eu ce plaisir. A la demande de ce soldat, je lui raconte l'émotion ressentie au cours de cette cérémonie; l'église pourtant grande était plus que remplie mais les 9/10e étaient des soldats français. Pour la communion, le curé a été obligé de couper toutes les hosties en quatre. Quelle émotion! Connaissant une famille Caennaise, le "Leclerc" (free french army) me demande si je peux à mon retour vers Caen, porter des nouvelles à une famille; ce que je fais bien volontiers (lettres in fine). Une correspondance s'en suivra; c'est un Breton qui avait quitté sa Bretagne pour rejoindre l'Angleterre, à bord d'une barque de pécheurs... Il avait donc fait toute la campagne de l'armée Leclerc. Avec mes parents, nous parlions souvent des "Leclerc", nous disant que nous aimerions en rencontrer au moins un après la guerre. Nous n'avions jamais songé qu'ils pouvaient nous libérer…..
Ce même jour, trois allemands (2 soldats et un officier) sont fusillés au petit carrefour où nous bavardons. Ils n'ont pas répondu aux sommations des "Leclerc" et ont tué trois soldats français. Alors notre "Leclerc" qui est sergent, nous demande si nous voulions assister à cette fusillade. Mon père accepte, mais moi non. Le bruit des rafales suffit amplement. Nous ne connaissons pas encore toutes les horreurs qui avaient pu être faites!

Nous restons encore 2 ou 3 semaines pendant lesquelles nous allons voir bon nombre de soldats américains venir régulièrement à la ferme; il y en a quelquefois une quinzaine assis autour de la table. A plusieurs reprises certains partagent notre repas. (C'est l'un de tous ces soldats qui m'a donné mon paquet de cigarettes). Le bébé de neuf mois, fait la joie des soldats surtout ceux qui ont laissé des enfants chez eux. C'est pourquoi Mr Durand se charge de faire un peu oublier cette cruelle séparation en les faisant apprécier le "calvados". Il n'a jamais du savoir le nombre de litres qu'il aura versé aux réfugiés et aux alliés!!!
Nous quittons Marcei le 31 août. Toute la famille pleure…..Nous aussi pleurons! Ils nous ont chargés de provisions, de draps…et de toute leur affection. Dans notre souvenir, leur nom est lié au bonheur de notre libération.
Je n'ai pas besoin de préciser que le retour s'effectue toujours en vélo! A Argentan, les Américains ayant repéré sans doute que notre groupe cyclistes allait "pédibus jambus", nous proposent fort aimablement un de leur immense camion où l'on peut monter tous les 7 plus les 6 vélos!!! Mais récompense bien méritée j'ai droit de monter dans la cabine!

Nous traversons Argentan; nous savions que la prise de cette ville avait été difficile mais de telles ruines sont difficiles à comprendre. Le camion roule très doucement afin d'éviter les trous d'obus, contourne et recontourne sans arrêt; je n'ose pas penser si nous étions à pied avec nos vélos…..La suite du parcours nous fait comprendre combien cette libération a été dure pour tous ces soldats... "le couloir de la mort", "Stalingrad en Normandie" sont vraiment des titres très justifiés... Partout des ruines... des trous de bombes, des arbres calcinés, véritables squelettes tendant leurs restes de branches brûlées vers le ciel en forme de supplication hallucinante. Après maintes "ex communes", c'est la ville de Falaise, Guillaume Le Conquérant domine encore un peu toutes ces ruines...

Devant ce décor d'apocalypse monte l'anxiété de ce que nous allons trouver à Caen.
Les deux Américains comprenant, je pense mon émotion et sentant que je suis au bord des larmes se sont tus et ne me posent plus de question.
Tout à coup nous apercevons Caen; tout du moins ce qu'il en reste... Voilà comment nous réintégrons nos pénates. Nous débarquons rue de Falaise... le reste se fait à pied péniblement car il y a des trous et des gravats partout. Anxieux, nous appréhendons ce qui nous attend.

LE CHOC EST DUR, la maison est déchiquetée. Nous entrons par les fenêtres à hauteur égale côtés cour et intérieur. Notre première nuit de retour à Caen se passera chez une famille voisine accueillante. Il nous faudra du temps pour essayer de récupérer ce qui peut être encore récupéré dans ces ruines (seulement quelques meubles). Les soldats se sont battus maison par maison, nous dira-t'on….Chacun essaie de reconstituer le minimum de son foyer. D'ailleurs au fur et à mesure des retours, chaque maison affiche la liste des meubles, articles ménagers étrangers à leur résidence. C'est ainsi que nous avons récupéré à cent mètres 2 chaises, 2 autres dans le jardin... je ne parle pas des casseroles, des couverts... Quant à la vaisselle et verrerie du buffet de salle, tout sera retrouvé dans le jardin en morceaux écrasé, sous un très grand pan de mur qui n'a pu être transporté que par un minimum de six personnes!!! Quant au linge, ce qui n'est pas saccagé a disparu; tout est vide. Les pantalons de mon père ont une jambe coupée... tous les tricots, et vêtements sont inutilisables puisque zébrés de coups de ciseaux... Les draps restants sont en bandelettes (peut-être pour des blessés?).
A bien d'autres détails, nous réalisons que ces soldats ont séjourné dans la maison et nous pensons bien sûr aux Allemands puisque la rive droite de l'orne (river) ne fut libérée que le 19 juillet alors que la rive gauche l'était depuis le 9 juillet!!! Donc nous en déduisons que s'ils étaient aussi rageurs de partir c'est qu'ils avaient déjà compris que c'était le débarquement!
C'est très pénible de retrouver son foyer dilapidé de cette manière….Mais mes parents puisent leur courage dans le fait que la famille est au complet, la maison pourra se reconstruire. En attendant, on déblaie, on nettoie, on remonte, on cloue, on étaie; enfin on essaie de redonner un aspect un peu plus normal à notre chère maison que mes parents avaient étrenné en juin 1943 afin de pouvoir y vivre. A l'approche de l'hiver, qui fuit très rude en 1944/45 nous sommes obligés d'admettre qu'il nous est impossible de passer cette saison avenue Charlotte Corday. Le toit fuit de toutes parts, l'eau tombe dans chaque pièce et nous devons dormir avec des parapluies ouverts sur les lits et des cuvettes clairsemées un peu partout.
Rien d'agréable, et en plus c'est bruyant ce n'est pas l'idéal comme berceuse!
La fin de nos pérégrinations n'est pas encore arrivée; nous repartons de l'autre côté de Caen à la cidrerie Saint-Julien (qui appartient à la maison Leborgne, où mon père avait été mis à l'écart des soldats allemands sur sa demande), où donc il avait connu Mr RENOUF Mme Leborgne de Lisieux dont le mari avait été tué par un bombardement avait été demandée par son beau-frère, afin de remettre en route l'entreprise.
A notre arrivée, connaissant notre situation elle lui proposa de nous loger et ma mère lui ferai les repas. Pour nous c'était l'idéal. Une belle maison bourgeoise, à peine abîmée bien chauffée... J'y fête mes 19ans.

Le 20 novembre 1944 mes premiers trajets de fonctionnaire seront donc :
Cidrerie St-Julien Trésorerie générale place Gambetta, angle rue Fred Scamaroni. Le Noël 1944 mon frère fête ses 15ans l'anniversaire se passe rue Guillaume le Conquérant chez la famille Marmion plus quelques autres amis Mr et Mme Lebel 3 soldats anglais dont un croira avoir bu du pétrole lorsque le "trou Normand" lui est servi!

Après de durs combats que nous suivons quotidiennement, nous arrivons enfin le 8 mai 1945. C'est du délire le cauchemar est terminé!! Les cloches des églises restantes sonnent de toutes leurs forces……La jeunesse surtout envahit les rues et fait de grandes farandoles. C'est bien sûr un jour inoubliable, mais cette joie semble être tempérée par les images de la ville…et le nombre de victimes civiles et militaires. Il ne faut rien oublier.
Cette victoire tant attendue, nous la fêtons toujours avec les mêmes amis. Puis après avoir dormi quelques heures, nous partons en famille à LITTRY où nous passerons une seconde "nuit blanche" complète avec des noirs Américains, qui sont aussi heureux que nous, nous pouvons l'être! Nous revenons à Caen incroyablement heureux mais très fatigués!

C'est à cette époque que nous reviendrons définitivement habiter Avenue Charlotte Corday, mon père ayant profité de son séjour à la cidrerie, pour faire des semblants de travaux, nous permettant de vivre à peu près normalement. Je fête mes 20ans dans cette maison "courants d'air " (5.02.46). Nous nous souvenons pas d'avoir eu froid! Bien sûr tout n'est pas rose; il y a encore beaucoup de sujétions : tickets pour aliments, peu de vêtements, pas de chaussures; mais la liberté est là!
Les "bals" éclatent dans tous les quartiers, je fais du basket avec mes amies Jacqueline et Eliane (club de la Préfecture).Les déplacements étaient très folkloriques; transport en camion qui avait du charbon la veille, rien pour s'asseoir nous devons nous tenir aux ridelles….A l'arrivée fou rire général car nous n'avons pas besoin de maquillage!!!! Des Gi's américains du 6 juin!!!! Nous perdons mais nous sommes joyeuses au retour. Notre réserve de fou rire étant fructueuse, nous savourons! Seul le coach n'a pas l'air de comprendre…Le ping pong (tennis table) va suivre et occuper tous mes loisirs….Quels regrets de ne pas avoir commencer plus tôt! Le club est bien structuré et nos déplacements sont valables assurés par notre sponsor l' ADPL (amicale des pongistes de la Demi-lune) deviendra un bon club…..pour Garçons et filles.

Je n'ai pas la prétention d'avoir écrit mais j'ai simplement voulu situer ces 4 années d'occupation dans notre vie qui était tellement différente de la vôtre.
J'ose espérer que ces modestes lignes vous permettront de comprendre pourquoi cette période m'a si profondément marquée.

La guerre, l'occupation m'ont volé mon adolescence (de 13 à 19ans) soit 6 années dont je devrais garder que de très heureux souvenirs; ayant eu la chance d'avoir des parents très affectueux, pleins d'entrain et courageux. Cette occupation nous a contraints à vivre en se faisant oublier, à toujours se maîtriser devant l'omniprésence de ces soldats conquérants! Par contre nous étions continuellement dans l'attente d'un débarquement. Combien nous l'avons attendue cette libération!!!!

Soyez assurés que lorsque nous évoquions cette libération jamais nous n'avions imaginé un tel déluge sur notre Normandie!!!

J'aimerais que la lecture de ce récit vous donne l'envie de garder le souvenir de ce que firent ces soldats qui sont venus, pour certains de très loin, ainsi que les résistants, les déportés, afin de nous redonner notre liberté! Qu'ils en soient encore tous remerciés.

Suzanne Lesueur    (01 Avril 2007)

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